TRANSMETTRE LE TRÉSOR MONASTIQUE

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par le R.P. Dom David D’Hamonville o.s.b., Abbé d’En-Calcat ²⁰

Chers Pères, chers Frères et Sœurs,

Sur la sollicitation du Père-Abbé Président, je vous propose une réflexion sur la confrontation du monachisme bénéditin aux changements de civilisation que nous vivons. D’emblée je vous demande pardon pour la prétention que représente cet exercice devant des abbés qui sont presque tous beaucoup plus expérimentés que moi (dans la province française je suis le dernier-né des abbés!). Mon point de vue est partiel, il est « occidental » et réagit à un monde typiquement « occidental » (mais ce monde, qu’on le veuille ou non est en train de se globaliser à vitesse accélérée comme marché culturel unique); cette réflexion n’est là que pour questionner et provoquer d’autres points de vue. Le monachisme bénédictin est-il inadapté au monde contemporain? Sommes-nous des dinosaures? Comment transmettre le trésor monastique?


La tradition est « liquide »

JE voudrais commencer par confronter notre situation à cette affirmation bien connue de saint Irénée: « la tradition… une liqueur qui fait rajeunir le vase qui la contient » (Adv. Hær. 111, 24/1). En soulignant d’abord l’image étonnante: une liqueur, un liquide, un fluide. Oui, la tradition est liquide. Ce qui veut dire que si elle se « fige », se solidifie, si elle est pétrifiée, elle n’a plus aucune chance de jouer son rôle: notre difficulté actuelle est-elle la conséquence d’une pétrification, à tout le moins d’une stagnation, d’un envasement?

Je souligne ensuite l’action dont elle est l’opérateur: la tradition rajeunit, fait rajeunir… C’est là une prétention incroyable dans un monde qui voit toutes choses vieillir à une allure accélérée! Non seulement tout vieillit, mais est déclaré dépassé et hors d’usage de plus en plus vite: l’obsolescence est devenue un phénomène universel dont la technologie nous donne l’illustration au quotidien de fa- çon éprouvante.

Dans un flux incessant d’innovations et de mises au rebut, est-ce que quelque chose demeure?

Notre foi répond: oui, la parole de Dieu, l’Évangile! Alors, comment mieux cerner les valeurs évangéliques qui animent la Règle et proposer avec plus de netteté la vie monastique comme pertinente pour aujourd’hui?

Héritiers et Barbares

LES Dialogues de saint Grégoire nous font connaître le contexte historique de la rédaction de la Règle de saint Benoît, le 6ème siècle en Italie, à savoir une débâcle majeure. Benoît est un héritier de l’Empire, culturellement un Romain; or la ruine de l’Empire est chaque jour plus complète, et les Barbares sont partout.

La fragilité est extrême: l’ancien monde s’écroule et des violents cherchent à s’emparer de ce qui reste. Le monachisme bénédictin prend naissance très précisément quand Benoît décide de recevoir ensemble comme novices de son monastère d’une part deux fils de patrices romains, deux héritiers de l’Empire, et d’autre part un ostrogoth taillé à la hache, un Barbare!

Benoît table sur la fragilité de la rencontre comme lieu spécifique où l’Esprit Saint peut agir, et il saisit cette confrontation de l’héritier et du barbare non pas comme un pis-aller regrettable, mais comme la pierre de touche d’une communion évangélique authentique: faire vivre ensemble l’héritier désenchanté et l’arriviste ambitieux, le violent et le violenté… Tout un programme: concordia caritatis!

Cette situation caractéristique de crise n’est peut-être pas en fait si neuve qu’on pourrait le croire. N’est-elle pas comme une réplique du christianisme de la première génération: un christianisme à la fois clairement héritier du judaïsme et terriblement fragilisé par l’ouverture aux nations? C’est bien ce défi et nul autre que traduisent les Lettres de saint Paul, et les Évangiles eux-mêmes. Cette réplique du défi évangélique vécue il y a mille cinq cents ans lors de la naissance du monachisme bénédictin n’est pas pour rien dans son endurance exceptionnelle. II s’agit alors de se risquer à accueillir aujourd’hui dans la fragilité des héritiers désenchantés et les rejetons d’une nouvelle barbarie. C’est un premier point décisif pour l’avenir de notre congrégation: sommes-nous déjà assommés par la chute de nos empires, héritiers désemparés, crispés peut-être sur ce qui reste de l’héritage, ayant peur d’ouvrir la porte aux Barbares?

Ou bien sommes-nous des hommes de « tradition », c’est-à-dire capables de transmettre, tradere, la vie monastique à une civilisation nouvelle, rebelle, qui semble briser et effacer l’ancienne? Mais sommes-nous prêts à la rencontre?

Tradere = transmettre

POUR Benoît, le moine est bien le bénéficiaire, l’héritier d’une « tradition ». L’abbé est un transmetteur: en actes et en paroles (RSB 2 et 73), un conducteur au sens électrique du terme. Pour nous le faire comprendre, Benoît explique admirablement sa méthode au chapitre du premier collaborateur de l’abbé, le cellérier, qualifié de « sicut pater »; ce chapitre-là et les suivants (RSB 31-35) montrent, dans l’ordre des réalités matérielles, à l’aide d’outils matériels, de pelles, de pioches, de torchons et de casseroles, ce que l’abbé lui même tente de faire dans l’ordre des instruments spirituels (RSB 4): transmettre ce qui ne lui appartient pas, ce que lui-même a reçu, intégralement.

Mais, une fois de plus, il s’avère qu’une telle entreprise n’est pas nouvelle… seulement l’explicitation du modèle vivant donné à l’abbé par le Christ dont il porte le nom: car la mission du Christ est précisément une transmission, le défi le plus urgent, le plus difficile: « Je suis venu allumer un feu, et comme je voudrais qu’il soit déjà allumé » (Lc 12,49).

Cet homme-là, Jésus, va réussir à transmettre « tout ce qu’il a reçu de son Père » sans écrire lui-même un seul mot, à un groupe de disciples fort peu qualifiés, parfaitement incompétents, qui ne compte aucun scribe, aucun professionnel de la transmission! Il prend ce risque d’une transmission intégrale « sans filet », par les moyens les plus pauvres, les plus fragiles, la parole et la croix, une parole vidée de tout prestige par l’échec de la croix.

Dans l’Évangile selon saint Jean, Jésus insiste à tout moment sur le fait que sa parole et ses œuvres sont intégralement référées au Père; et puisque c’est le propre de la parole que d’être référence, de n’être pas un en-soi, mais de renvoyer à quelque chose, à quelqu’un, Jésus est justement LE Verbe, LA Parole, dans le sens où il ne s’annonce pas lui-même mais annonce un autre, le Père. Très frappante de ce point de vue est la finale de Jn 12, finale du livre des signes. L’insistance est si forte qu’on a tout simplement l’impression que Jésus radote ²⁰:

Car ce n’est pas de ma propre initiative que j’ai parlé: le Père lui-même, qui m’a envoyé, m’a donné son commandement sur ce que je dois dire et déclarer […] Donc, ce que je déclare, je le déclare comme le Père me l’a dit.

S’il n’y avait que cette phrase, nous serions en droit de suspecter Jésus d’infantilisme rétrograde! Mais non! La pointe est que le Père a tout livré-donné-transmis au Fils et que celui-ci va tout livrer-donner-transmettre à ses disciples; tel est le leitmotiv de la prière sacerdotale: « tout ce que tu m’as donné, je leur ai donné » (dix-sept fois le verbe « donner » en Jn 17). Dieu n’est pas possédable mais il est transmissible!!

Le « comme » devient la charnière essentielle: comme le Père a fait pour moi, j’ai fait pour vous: comme j’ai fait pour vous, faites les uns pour les autres. Comme il m’a envoyé, je vous envoie. Comme il m’a aimé, je vous ai aimés. Comme je vous ai aimés, aimez-vous les uns les autres… Saint Jean a décrit mieux que tout autre cette mission du Fils de Dieu comme une pure transmission, d’une audace incroyable. C’est bien cela qui est requis de nous bénédictins aujourd’hui, à l’invitation de la Règle et de l’Évangile. Comment nous y prendre? En misant sur le corollaire inséparable de la transmission, à savoir la responsabilité.

Responsabiliser

LA responsabilité est un enjeu majeur dans la vie monastique si l’on veut sortir d’une vision paternaliste et infantile encore parfois trop prégnante, irrecevable dans une société de plus en plus marquée par les sciences humaines; et plus encore parce que nous devons absolument échapper à la terrible accusation d’Hannah Arendt sur le vice caché de la vertu d’obéissance aveugle, laquelle a montré sa monstruosité sous les totalitarismes du VI siècle: à cause d’Eichmann et de tant d’autres, aucune obéissance aveugle ne peut plus passer pour vertu en Église.

Que signifie être responsable? Est responsable celui qui est capable de donner-réponse. Cette réponse ne fonctionne pas seulement dans un sens, ce qui est la conception la plus fréquente, à savoir donner-réponse « en haut », à celui qui commande; il faut aussi pouvoir donner réponse « en bas », à celui qui demande, qui quémande (RSB 31); car la demande aussi attend une réponse et l’on doit répondre à ces deux types de requêtes; il n’y a véritable responsabilité que si ces deux axes sont envisagés

Toute responsabilité, à l’instar du Christ, est donc une situation sacrificielle, elle est la situation sacrificielle du Christ. Le responsable n’est telque s’il se trouve pris en étau, entre un marteau et une enclume. II n’est tel que dans une chaîne de transmission, un maillon ou une courroie, des liens aussi bien verticaux qu’horizontaux…

Cette chaîne, ces engrenages et courroies sont les vecteurs de la communion; notre communion fraternelle, en dépit de ses imperfecions flagrantes, est le seul agent réel d’évangélisation (et de vocation, d’appel), à l’échelle d’une communauté ou d’une Congrégation. Dès lors, la qualité de responsable n’a qu’un seul lieu de vérification: la capacité de rendre les autres responsables. Un bon responsable se reconnaît à la qualité de son équipe, de ses collaborateurs. Et le test de la responsabilité réelle est l’absence. Saint Jean Climaque le disait avec le vocabulaire traditionnel : « Un fils bien né se reconnaît à son attitude en l’absence de son père. Je pense qu’il en est de même chez les cénobites. » (L’Échelle sainte, p. 322). Que se passe-t-il en l’absence d’un bon responsable?

L’entreprise, la boutique, la communauté marchent bien, très bien, du fait que les subordonnés ont les clés, ils connaissent les procédures, ils ont les informations nécessaires à disposition; le chef d’emploi a tout transmis… On ne se rend même pas compte qu’il est absent. Conséquence inattendue: il ne paraît même plus indispensable, on pourrait se passer de lui! Ainsi le Christ déclarera : « Il vous est bon que je m’en aille ». C’est l’exac opposé du pseudo-responsable qui ne sait pas déléguer, qui, en faisant de la rétention, au nom de la sacro-sainte compé- tence, garde tous les éléments clés, les clés du bureau ou de la caisse, les informations, le numéro de carte bancaire, les procédures, se rend indispensable et paralyse tout; dès qu’il doit s’absenter, c’est la panique, et lui-même croit pouvoir s’en vanter: « quand je ne suis pas là, rien ne va plus, il n’y a ici que des incapables! ». Non! La qualité de responsable n’a qu’un seul mode de vérification: la capacité de rendre les autres responsables.

Avec cette conséquence inattendue… le fait de hâter la transmission de sa propre charge! Car il faut aller au bout du processus qui est une dynamique incessante.

II y a deux manières de refuser la transmission: d’un côté, l’appropriation abusive de la charge, la rétention, de l’autre, la dé-mission dont la parole-type est « après moi, le déluge»! Les deux attitudes vont de pair, évidemment, et consistent à couper la chaîne devant soi ou derrière soi, en refusant la position sacrificielle et la tension qui en résultent…

Cette question de la transmission d’une charge est un point sensible. Vous connaissez la maxime du monde de l’entreprise: « On succède toujours à un incapable et on laisse sa place à un ingrat ». Un tel jugement négatif signe l’attitude de l’irresponsable, toujours environné d’incapables et d’ingrats. Le jugement positif signe celle du vrai responsable, qui fait confiance et qui reconnaît sa dette; comme le Christ, il fait confiance à des disciples pourtant incompétents, et il reconnaît sans cesse qu’il a tout reçu, tout appris d’un autre…

La formation monastique est un apprentissage pour donner réponse, pour devenir toujours plus reconnaissant et responsable; jusqu’au dernier souffle, un moine vivra de reconnaissance et de responsabilité. Et s’il croit n’avoir rien à transmettre, c’est qu’il n’aura malheureusement rien saisi, rien reçu du trésor.

C’est un point important de notre questionnement: dans la communauté, où en sommes nous de la délégation, de la responsabilisation de nos collaborateurs, de nos frères? En congrégation, comment opère la responsabilité et jusqu’ou voulons-nous surtout rester irresponsables? *

R.P. Dom David d’Hamonville o.s.b.,

Abbé de Saint Benoît d’En-Calcat.

20. Le SOB exprime toute sa reconnaissance au Révérend Père Dom David D’Hamonville o.s.b., Abbé de Saint-Benoît d’En-Calcat, pour l’avoir autorisé à publier cette confé- rence qu’il a prononcée lors du dernier Chapitre général de la Congré- gation de Subiaco et du Mont Cassin.

Dans le motif de l’art paléochrétien qui fut appelé la Traditio Legis, le don de la Loi, le Christ, debout sur un monticule, transmet à saint Pierre un rouleau symbolisant sa Loi, entendue dans le sens spirituel le plus large, comme son œuvre de salut: « La loi des chré- tiens est la croix » disait un anonyme du IIs. Aux pieds du Christ surgissent, de chaque côté, deux cours d’eau vive (cf.  Ps. 77: « Et eduxit rivulos de petra, et deduxit tamquam flumina aquas », « Et de la roche il tire des ruisseaux qu’il fait dévaler comme un fleuve »), le don de Dieu contenu dans les quatre Évangiles, représentés ici sous la forme liquide de l’eau du baptême, appelée à inonder et à recréer le monde. Cette scène fut illustrée pour la première fois dans une mosaïque de l’ancienne basilique Saint Pierre de Rome construite sous le pape saint Silvestre Ir (314 – 335) et fut reproduite peu après à Santa Constanza, le mausolée de la fille de l’Empereur Constantin, où l’on voit encore aujourd’hui les cours d’eau vive. Elle se répandit dans le monde chrétien. La fresque du Xiis. ci-dessus décore l’abside de l’église du monastère bénédictin fondé au VI s. à Castel Sant’Elia près de Viterbe, dans le Latium. Cf. Cardinal Congar O.P., « Le thème du don de la loi dans l’art paléochrétien », in Nouvelle Revue Théologique.

Saint Benoît avec saint Maur et saint Placide, à gauche, et avec le jeune Goth et saint Maur, à droite. L’iconographie du Sacro Speco à Subiaco traite tous les moines de l’abbaye de manière égale. Cf. Vie et miracles du bienheureux Père saint Benoît par saint Gré- goire le Grand, respectivement chapitres VIIi et VI

Saint Benoît transmet sa Règle à saint Maur. Miniature tirée d’un manuscrit de la Règle fait en 1179 en l’abbaye Saint Gilles à Nîmes, qui fut fondée au VIIe s.

Bénédiction abbatiale par l’évêque d’une nouvelle abbesse suite à son élection. Pontifical à l’usage de Besançon, avant 1498. B.N.

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