LA MISÉRICORDE chez les PÈRES du DÉSERT

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par Frère Luc o.s.b., responsable de l’oblature

de l’Abbaye de Fleury à Saint-Benoît-sur-Loire


II. Soyez miséricordieux comme votre Père est miséricordieux


1. La miséricorde envers les pécheurs

…et d’abord celui auquel on attribue faussement un péché.

Un frère, dans un monastère, avait été accusé faussement de luxure. Il se leva et s’en alla chez l’abbé Antoine. Les frères vinrent aussi du monastère pour le guérir et le ramener. Ils commencèrent à l’admonester: « Tu as fait cela », mais lui assurait n’avoir rien fait de tel. Or, il se trouva que l’abbé Paphnuce, dit Céphalas, était là et il leur dit cette parabole: « J’ai vu, sur la rive du fleuve, un homme enfoncé dans la vase jusqu’aux genoux ; puis arriver certaines gens qui, lui donnant la main, l’enfoncèrent jusqu’au cou. » Et l’abbé Antoine dit aux frères au sujet de l’abbé Paphnuce: « Voilà un homme véridique, apte à soigner et sauver les âmes! » Pénétrés alors de componction à cette parole des vieillards, les frères firent une métanie au frère; et, encouragés par les Pères, ils reprirent le frère au monastère.³

Lequel aimeras-tu le plus?

L’abbé Angèle a dit: « Mon père Cronios du mont Panahon m’a dit: « Si tu vois deux « frères passer et que tu sais que l’un est fi- « dèle, et l’autre pécheur, lequel donc aime- « ras-tu et lequel haïras-tu? » Je lui dis: « J’ai- « merai davantage le fidèle. » Et il m’a dit: « Et si tu étais pécheur n’implorerais-tu pas « la bonté du Seigneur afin qu’il t’envoie sa « miséricorde? Ne voyez-vous pas la misé- « ricorde du Seigneur qu’ont les anciens pour « l’image du Seigneur? » ⁴ – ⁵

La paille et la poutre.

Il y eut un jour un conseil à Scété au sujet d’un frère qui avait péché. Les Pères parlaient, mais l’abbé Pior gardait le silence. Finalement il se leva, sortit et, prenant un sac, il le remplit de sable et le porta sur son dos. Il mit aussi un peu de sable dans un sachet qu’il porta devant lui. Les Pères lui ayant demandé ce que cela pouvait signifier, il dit: « Ce sac, avec tout son sable, ce sont mes péchés qui sont innombrables; je les ai mis derrière moi pour ne pas en avoir de peine et pleurer. Et voici les petits péchés de mon frère qui sont devant moi, et je passe mon temps à les condamner. Il ne faut pas agir de la sorte, mais plutôt porter les miens devant moi et en avoir souci en priant Dieu de me les pardonner. » Ayant entendu ces paroles, les Pères dirent: « Vraiment, c’est la voie du salut. »⁶

2. Couvrir les péchés et pardonner.

Un frère demanda à l’Abbé Pœmen: « Si je vois une faute de mon frère, est-il bien de la cacher? » Le vieillard lui dit: « À l’heure même où nous cachons la faute de notre frère, Dieu cache la nôtre; et à l’heure où nous manifestons la faute du frère, Dieu manifeste aussi la nôtre. »⁷

Prendre sur soi le péché des autres.

L’abbé Paphnuce a dit: « Alors que je marchais sur la route, il m’arriva de m’égarer par suite de la brume et de me retrouver près d’un village. Et j’en vis quelques-uns qui se comportaient honteusement; alors je m’arrêtai et priai pour mes péchés. Et voici qu’un ange survint portant une épée et me dit: « Paphnuce, tous ceux qui « jugent leurs frères périront « par cette épée. Mais toi, « parce que tu n’as pas jugé et que tu t’es « humilié devant Dieu comme si c’était « toi qui avais commis les péchés à cause « de cela ton nom est inscrit dans le livre « des vivants (Ps. 68, 29). »⁸ Un ancien a dit: « Si tu veux être moine et plaire à Dieu, purifie ton cœur à l’égard de tous les hommes et soumets ta pensée à tous. Ne blâme personne et mets ta mort devant tes yeux. Si tu vois quelqu’un en train de pécher, prie le Seigneur en disant: « Pardonne-moi car j’ai péché. » Ainsi se réalisera en toi la parole qui dit: « Il n’y a pas de plus grand amour. » ⁹

Sur l’engagement pris dans le Notre Père: pardonne-nous nos offenses comme nous pardonnons…

Un frère libyen vint un jour chez l’Abbé Silvain à la montagne de Panepho et lui dit: « Abbé, j’ai un ennemi qui m’a fait beaucoup de mal car il m’a volé mon champ quand j’étais dans le monde, il m’a souvent tendu embûches et voici qu’il a soudoyé des gens pour m’empoisonner; je veux le livrer au magistrat. » L’ancien lui dit: « Fais comme cela te soulage, mon enfant. » Et le frère dit: « N’est-ce pas, Abbé s’il est châ- tié, son âme en aura évidemment grand profit? » L’ancien dit: « Fais comme bon te semble, mon enfant. » Le frère dit à l’ancien: « Lève-toi, Père, faisons une prière et je pars chez le magistrat. » L’ancien se leva et ils dirent le Notre Père. Comme ils arrivaient aux mots: « remets-nous nos dettes comme nous ne remettons pas à nos débiteurs » l’ancien dit: « ne nous remets pas nos dettes, comme nous ne remettons pas à nos débiteurs ». Le frère dit à l’ancien: « Pas comme cela Père. » Mais l’ancien dit: « Oui comme cela, mon enfant. Car assurément, si tu veux aller chez le magistrat pour te venger, Silvain ne fait pas d’autre prière pour toi. » Et le frère fit une métanie et pardonna à son ennemi.¹⁰

Scandalisés par cette miséricorde? avant de revenir sur cette question, remarquons d’abord que certains pères mettent des conditions.

Abba Pœmen dit: « Si quelqu’un a péché et ne le nie pas disant: « J’ai péché », ne lui fais pas de reproche; sinon, tu brises son courage. Mais si tu lui dis: « Ne te laisse « pas abattre, frère, et ne désespère pas de « toi-même, mais garde-toi à l’avenir, tu « réveilles son âme pour la pénitence. »¹¹ En as-tu du repentir? II y avait deux frères aux Cellules. Le premier, un vieillard, demanda au plus jeune: « Demeurons ensemble, frère. » Mais il lui dit: « Je suis un pécheur et je ne puis être avec toi, abba. » Mais l’autre insistait en disant: « Si, nous le pouvons. » Or le vieillard était pur et ne voulait pas entendre dire d’un moine qu’il avait une pensée de fornication. Le frère dit: « Laisse-moi une semaine, et nous reparlerons. » Le vieillard vint donc au bout d’une semaine, et le frère lui dit pour le mettre à l’épreuve: « Je suis tombé dans une grande tentation cette semaine, abba ; car allant au village pour une diaconie, j’ai péché avec une femme. » Le vieillard dit: « En as-tu du repentir? » Le frère dit: « Oui, oui. » Et le vieillard dit: « Moi, je vais porter avec toi la moitié de la faute. » Alors le frère dit: « Désormais, nous pouvons être ensemble. » Et ils demeurèrent l’un avec l’autre jusqu’à leur mort.¹²

3. Les œuvres de miséricorde

Le soin des malades, au-dessus de tout.

Un frère interrogea un vieillard disant: « Il y a deux frères: l’un vit recueilli dans sa cellule jeûnant pendant six jours et se donnant beaucoup de peine; l’autre est au service d’un malade. Duquel Dieu accepte-t-il plus volontiers l’œuvre? » Le vieillard dit: « Le frère jeûnant pendant six jours, même s’il se suspendait par les narines, ne pourrait être l’égal de celui qui sert le malade. »¹³ – ¹⁴

L’aumône. Importance de l’aumône; une femme qui se prostitue et fait l’aumône.

Abba Timothée le Prêtre dit à abba Pœmen: « Il y a en Égypte une femme qui se prostitue et donne son gain en aumône. » Le vieillard lui répondit: « Elle ne demeure pas dans la prostitution, car apparaît en elle un fruit de la foi. » Or il se trouva que la mère du prêtre Timothée vint la trouver; et il demanda à sa mère: « Cette femme est-elle demeurée dans la prostitution? » Elle lui dit: « Elle a même augmenté ses amants, mais aussi ses aumônes. » Et abba Thimothée, allé chez abba Pœmen, le lui annonça. L’autre dit: « Elle ne demeure pas dans la prostitution ». La mère de Timothée vint à nouveau et lui dit: « Sais-tu que cette prostituée cherchait à venir avec moi pour que tu pries pour elle? Mais je n’y ai pas consenti. » Entendant cela, il le rapporta à abba Pœmen qui lui dit: « Vas-y plutôt toi-même et rencontre-la. » Et abba Timothée alla la rencontrer. Lorsqu’elle le vit et entendit de lui la Parole de Dieu, elle pleura abondamment, et, dans sa componction lui dit: « Désormais je cesse de me prostituer et je m’attache à la crainte de Dieu. » Partant aussitôt, elle alla dans un monastère de femmes et plut grandement à Dieu.¹⁵ – ¹⁶

« Vendez vos biens, et donnez-les en aumône. Faites-vous des bourses qui ne s’usent pas, un trésor inépuisable dans les cieux… » (Lc 12,33).

Circulant à Alexandrie, Abba Sérapion rencontra un pauvre qui grelottait. S’arrêtant, il réfléchissait en lui-même: « Comment est-ce que moi, qui passe pour un ascète faisant des œuvres, je porte une tunique, tandis que ce pauvre – ou plutôt le Christ – meurt de froid? En vérité, si je le laisse mourir, je serai condamné comme meurtrier au jour du jugement. » Et se déshabillant, comme un bel athlète, il donna au pauvre le vêtement qu’il portait et était assis nu, ayant sous le bras le petit Évangile qu’il emportait toujours. Or celui qu’on appelle « préposé à la paix » passant par là et le voyant nu lui dit: « Abba Sé- rapion, qui t’a ôté ton vêtement? » Sortant son petit Évangile, il lui dit: « Celui-ci m’a ôté mon vêtement. » Et se levant de là, il rencontre quelqu’un arrêté par un autre à cause d’une dette qu’il ne pouvait rembourser. Vendant alors l’Évangile, cet immortel Sérapion le donna pour la dette du pauvre homme à qui l’on faisait violence, et il alla nu à sa cellule. Lorsque son disciple le vit nu, il lui dit: « Abba, où est ton petit colobion? » Le vieillard lui dit: « Mon enfant, je l’ai envoyé d’avance là où j’en aurai besoin. » Le frère lui dit: « Où est ton petit Évangile? » Le vieillard répondit: « En vé- rité, mon enfant, celui qui chaque jour me dit: Vends ce que tu as et donnele aux pauvres, je l’ai vendu et donné afin qu’au jour du jugement nous trouvions une plus grande assurance auprès de lui. »¹⁷

L’aumône qui purifie des péchés.

Un frère demanda à abba Pœmen: « Dismoi une parole. » Le vieillard lui dit: « Autant que tu le peux, fais un travail manuel afin d’avoir de quoi donner à qui est dans le besoin. Car il est écrit que par les aumônes et les œuvres de foi sont purifiés les péchés. » Le frère lui dit: « Qu’est-ce que l’œuvre de foi? » Le vieillard dit: « L’œuvre de foi, c’est vivre dans l’humilité et faire miséricorde. »

Un frère dit à abba Pœmen: « Quand je donne à mon frère un peu de pain ou quelque chose d’autre, les démons le souillent comme si c’était fait pour plaire aux hommes. » Le vieillard lui dit « Même si c’est pour plaire aux hommes, donnons quand même au frère ce dont il a besoin. » Et il lui dit cette parabole: « Il y avait deux cultivateurs qui habitaient la même ville; l’un d’eux, après avoir semé, fit une récolte petite et de mauvaise qualité, tandis que l’autre négligea de semer et ne récolta rien du tout. Si survient une famine, lequel des deux va trouver à vivre? » Le frère répondit: « Celui qui a fait une récolte petite et de mauvaise qualité. » Le vieillard lui dit: « De même, semons donc nous aussi des graines peu nombreuses et de mauvaise qualité afin de ne pas mourir de la famine. »¹⁸

La manière de faire l’aumône.

Un bon chrétien qui avait le don de l’aumône, disait: « Il faut que le donateur fasse l’aumône comme lui-même voudrait la recevoir. Telle est l’aumône qui rapproche de Dieu. »

Il s’agit de ne pas humilier…

Un ancien a dit: « Il y a des moines qui font beaucoup de bonnes œuvres et le malin leur inspire de la mesquinerie pour une toute petite chose afin de leur faire perdre le fruit de ce qu’ils ont fait de bien. En effet, me trouvant un jour assis à Oxyrynque, à côté d’un prêtre qui faisait de nombreuses aumônes, une veuve vint lui demander du blé. Et il lui dit: « Apporte « un sac, et je vais « t’en mesurer. » Elle l’apporta ; et mesurant le sac de sa main, il dit: « Il est grand », et il remplit de honte la veuve. Je lui dis: « Abbé, « as-tu vendu le blé? » Il dit: « Non, mais « je lui ai donné en aumône. » Je lui dis: « Si tu lui as tout donné en aumône, « pourquoi as-tu été pointilleux sur la « mesure et lui as-tu fait honte? »¹⁹

Délicatesse, voire tendresse, dans la pratique de la charité.

Un jour qu’abba Jean montait de Scété avec d’autres frères, leur guide perdit son chemin, car il faisait nuit. Les frères dirent à abba Jean: « Que faire, abba, pour ne pas mourir en errant, car le guide a perdu son chemin? » Le vieillard leur dit: « Si nous lui parlons, il sera triste et honteux ; aussi vais-je simuler la maladie et dire: Je ne puis plus marcher, mais je reste ici jusqu’à l’aurore. » Ainsi fit-il; et les autres dirent: « Nous non plus nous ne poursuivons pas, mais nous demeurons avec toi. » Et ils demeurèrent jusqu’à l’aurore et ne confondirent pas le frère.

Frère Luc o.s.b., de l’Abbaye de Fleury

à Saint-Benoît-sur-Loire

Fresque du Monastère Saint Maquaire de Scété. Le désert de Scété, [lieu de toute perfection selon Cassien] était situé à 50 km au sud des Cellules de Nitrie, et à une centaine de kilomètres au Nord-Ouest du Caire. Le fondateur de ce grand site monastique de la Basse Égypte fut saint Macaire d’Égypte qui s’y établit vers l’an 330. Il avait connu Saint Antoine. Macaire eut pour disciples Jean Colobos et Isidore. Isidore eut pour successeur comme prêtre de la communauté Paphnuce, qui accueillit Cassien et son ami Germain pendant leurs séjours à Scété dans les dernières années du IVe siècle. Parmi les Pères de Scété, les plus connus furent Arsène, Moïse et Pœmen. Cf. Site « Abbayes.net ».

Abba Pœmen, c. 350‒450. Son nom, en grec, veut dire « berger ». L’un des premiers Pères du désert, environ un quart des Apophtegmes lui sont dus ou le mentionnent. Il vécut dans le désert de Scété toute sa vie monastique.


SIGLES

C.A.– Les sentences des pères du désert, collection alphabétique, traduite et présentée par Dom Lucien Regnault o.s.b., Solesmes, 1981, 341 pages.

Guy.– Les apophtegmes des pères, collection systématique, introduction, texte critique, traduction, et notes par Jean-Claude Guy S.J., Cerf, 1993, trois tomes.

NR.– Sentences des pères du désert. Nouveau recueil…, par Dom Lucien Regnault o.s.b., Solesmes, 2007, 337 p.

S.An.– Sentences des pères du désert… anonymes, Solesmes, Bellefontaine, 1985.


Autres ouvrages

Dom Lucien Regnault o.s.b.: Paroles du désert d’Égypte, une vie cachée en Dieu et ouverte au prochain. Collection monastica, Éditions de Solesmes, 2005, 217 pages, et L’Évangile vécu au désert, Paroles des Pères du désert traduites et commentées, le Sarment, Fayard, 1990.

Jean-Claude Guy : Paroles des anciens, apophtegmes des pères du dé- sert. Point-Sagesse, 186 p.

Décoration d’une chapelle des Cellules. « Demeure dans ta cellule et ta cellule t’enseignera toutes choses » (Apophtegmes ii, 19). Les Cellules (Kellia, en grec) furent fondées vers le milieu du IVe siècle pour permettre à des moines de Nitrie, située à quarante kilomètres au sud d’Alexandrie, devenus très nombreux, d’aller vivre dans une plus grande solitude, vingt kilomètres plus loin. À la fin du siècle, environ six cents anachorètes habitaient là, dispersés dans le désert, chacun ayant sa cellule dans des ermitages qui pouvaient être constitués de deux ou trois anachorètes. Ce fut une évolution vers un semi-anachorétisme qui assurait un équilibre entre vie solitaire et vie communautaire. Les anachorètes passaient la semaine dans leur cellule pour se retrouver les samedis et les dimanches afin de célébrer dans l’Église la synaxe (liturgie), et prendre un repas (agapê) en commun. D’après De l’érémitisme chrétien d’Orient, aux Carmes et Carmélites d’Occident dans abbaye-saint-hilaire-vaucluse.com

Avec un geste familier (cf. Ps. 24: « Familiariter agit Dominus cum timentibus eum »), le Christ « Sauveur » entoure de son bras droit les épaules de son ami (cf. Luc 12, 4: « vous, mes amis ») « Abba Mena, supérieur » du monastère de Baouit. Le Christ tient sous son bras gauche les Livres sacrés recouverts de perles et de pierres pré- cieuses avec un fermoir métallique, et Mena le rouleau avec la Règle de ce grand monastère fondé par le moine Apollo vers 385~390 dans un désert de Moyenne Égypte. Cette précieuse icône du VIIe siècle est la plus ancienne connue de l’art copte, et peut-être de l’art chrétien. L’archéologue français Jean Clédat la découvrit dans le site du monastère vers 1900 et l’Égypte en fit don à la France. Musée du Louvre.

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